Toulouse : L’avenir fragile des calandretas

Les calandretas, écoles immersives en occitan implantées dans le sud de la France, sont menacées par la suppression des emplois-aidés. Et ce alors que cette pédagogie séduit de plus en plus de parents.

article Tolosa
Illustration : Jean-Paul Van Der Elst.

On les imaginait sereinement installées dans la niche d’un linguisme régional un peu daté, on les découvre en péril mais porteuse d’une offre pédagogique qui séduit de plus en plus. Les calandretas, ces écoles maternelles et élémentaires immersives en occitan, vont bien. Et elles vont mal. Côté positif, une réputation flatteuse de rampe d’accès à des « parcours d’excellence » bilingue et multilingue qui ne se dément pas: « En ce moment, pour mettre son enfant en calandreta, il faut quasiment l’y inscrire avant de l’avoir conçu ! » assure l’avocat toulousain Jean-François Laffont, président de Convergence occitane, un collectif d’associations occitanistes créé en 1998. Côté sombre, une économie très fragilisée par la baisse des aides de l’Etat, en l’occurrence le non-renouvellement des emplois-aidés, jugés couteux et pas efficaces par le gouvernement.

En 1980, la première calandreta nait à Pau. Aujourd’hui, la Confederacion Calandreta, qui rassemble 6 fédérations (Aquitaine, Auvergne, Limousin, Languedoc, Midi-Pyrénées, Provence), regroupe 72 établissements dans 19 départements : 67 écoles, 4 collèges et 1 lycée. Au total, presque 4000 enfants scolarisés, plus de 220 enseignants et plus de 300 employés non-enseignants. Toulouse a ses deux calandretas, à la Côte pavée et quai de Tounis, en bord de Garonne, et son collège à Jolimont. Environ 250 élèves, de la maternelle à la troisième. Des élèves qui, à l’automne dernier, ont vu leurs parents et enseignants descendre dans la rue. « Le mouvement s’est déclenché en juillet quand on a appris que les emplois aidés ne seraient pas reconduits », raconte Gaëlle Pujol, coordinatrice de la Fédération Calandreta Midi-Pyrénées.

Etablissements associatifs privés, les calandretas sous contrats (la majorité d’entre elles) voient les salaires de leurs enseignants pris en charge par l’Etat, mais doivent assumer le coût du personnel non-enseignant. La Calandreta Costa Pavada, 115 élèves, emploie ainsi 16 salariés : aide-maternelles, personnels de cantine et d’entretien, animateurs pour le centre de loisirs. « Huit étaient en CDI, en grande partie assumés avec des subventions publiques et 8 en contrats aidés, explique Guilhem Latrubesse, co-président de l’association Costa Pavada. Cet été, on a appris que ces contrats d’accompagnement dans l’emploi (CAE) ne seraient pas renouvelés à la rentrée… On a donc attaqué septembre avec 4 parents mobilisés tous les jours pour remplir les tâches. Ça a été une période difficile. Fin 2017, 3 CAE ont finalement été récupérés, et un autre début 2018. De quoi respirer un peu mais ça reste moitié moins que l’an dernier ! Il va falloir faire de nouveau appel aux parents… »

L’occitan comme vecteur d’ouverture aux autres cultures et autres langues

Des parents qui, à Toulouse, doivent débourser entre 20 et 40 euros par mois, sans compter la garderie, soit 240 à 440 euros par an, pour scolariser leurs enfants.

Moins chères que le reste du privé, les calandretas se voudraient même « gratuites et ouvertes à tout le monde ». Un vieux rêve… « Le débat public/privé date du début de leur histoire, rappelle Patric Roux, élu sans étiquette (ex-POC) du Conseil Régional et vice-président de l’Office pour la langue occitane (OPLO) qui finance les projets éducatifs des calandretas. Au moment de la création de ces écoles, on souhaitait les intégrer à l’Education nationale. François Mitterrand, à l’époque, défendait le statut de langue nationale pour les langues régionales. Mais on s’est rendu compte que si c’était le cas, elle seraient soumises à la seule volonté du ministre. »

Aujourd’hui, ce n’est plus d’actualité. Elles se disent laïques et associatives. » Et « d’utilité sociale », ajoute Guilhem Latrubesse. Car au-delà de l’enseignement de la langue et de la culture occitane, les calandretas misent beaucoup sur l’expression libre des élèves, et voient l’occitan, « langue enseignante et enseignée », non pas comme le levier d’un repli identitaire rabougri, mais au contraire comme le vecteur d’une large ouverture: aux autres cultures, aux autres langues. La charte du mouvement atteste de cette préoccupation fondatrice.

Résultat, le public des calandretas est loin de se limiter aux enfants des militants occitanistes pour jus. « Les familles occitanophones ne représentent guère plus de 10 % dans les écoles, assure Gaëlle Pujol. Sociologiquement, c’est plutôt un public urbain mais tous les corps de métiers y sont représentés. Et en milieu rural, à Carmaux ou à Saint Girons par exemple, des agriculteurs aussi y mettent leurs enfants ».

« Il y a plein de nationalités dans nos écoles, ajoute Emmanuel Questel. Les valeurs qui résument la culture occitane, c’est la Convivencio et le Paratge [le vivre-ensemble, l’égalité, NDLR] . On est dans le respect de l’autre, dans toute ses dimensions, ce sont des notions prégnantes au sein du mouvement calandreta.»

Un mouvement qui, loin d’aspirer à l’homogénéité sociale, « aime voir des têtes qui dépassent », confirme Patrice Baccou, le directeur d’Aprene, établissement d’enseignement supérieur suivent formant les futurs enseignants de Calandreta, deux années de formation. Aprene, non habilité à délivrer des masters, noue des partenariats avec des universités, permettant ensuite d’engager une formation de professeur des écoles. Et là, comme pour les calandretas, « la demande augmente », assure le directeur. Mais les mêmes causes produisent les mêmes effets : « faute de moyens financiers, notre offre reste stable, déplore-t-il. Les fédérations sont dans le dur et pour elles, c’est un engagement d’envoyer quelqu’un en formation… ».

L’oreille attentive de la municipalité

Cette sécheresse de moyens n’épargne aucune structure du mouvement occitaniste : «Nous sommes aussi concernés, s’indigne Jean-François Laffont, de Convergences. Entre septembre et janvier, on a perdus deux salariés sur quatre, deux CAE non renouvelés. » Certes, il reste quelques interstices : « Le cabinet du préfet et le directeur général de la DIRECCTE nous ont assuré qu’en 2018, l’Etat serait plus regardant en matière d’attribution des postes et qu’il y aurait une critérisation accrue côté employeur, explique Emmanuel Questel. Elle porte en particulier sur l’aspect formation et on nous a dit qu’on était dans les critères d’attribution. » Mais certains postes, notamment ceux liés aux tâches d’entretien sont désormais quasi inaccessibles et les contrats aidés renouvelés seront moins financés qu’auparavant. « Pour une école comme la nôtre, passer d’un financement de 75 % à 50 %, c’est un manque à gagner d’environ 20 000 euros par an», regrette Guilhem Latrubesse. La préfecture de Haute-Garonne, à qui nous avons demandé des précisions chiffrées sur les renouvellement de postes en 2018, ne nous a pas répondu.

Contrepoint à ce contexte morose, à Toulouse, les calandretas bénéficient de l’oreille attentive et bienveillante de la municipalité. La mairie leur met à disposition des locaux en bon état et à loyer très peu élevé. En 2006, a été inauguré au coeur de Toulouse l’Ostal d’Occitanie où Convergence et les associations occitanistes, dont la fédération Calandreta, sont hébergées. Marqueur symbolique de cette attention municipale, Jean-Michel Lattes, le premier adjoint de Jean-Luc Moudenc, s’est vu attribué la délégation de la culture et de la langue occitane. « Cela correspond à une passion personnelle, confie l’élu, élève en quatrième année d’occitan. Mais surtout à la volonté municipale d’accorder une grande importance à ce sujet. Sur Toulouse, on constate une vraie demande des parents qui ne sont pas seulement intéressés par la langue et la culture occitane mais aussi par la pédagogie mise en œuvre et par le côté participatif que les structures proposent. On voudrait pouvoir créer une troisième calandreta dans le nord de la ville. Et le succès du collège de Jolimont est tel qu’il faudrait à mon avis créer un collège-lycée avec internat. L’idée serait d’avoir sur Toulouse un parcours primaire-collège-lycée. »

On en est loin. A la calandreta Costa Pavada, faute de moyen pour ouvrir une classe supplémentaire, une quinzaine d’enfants restent chaque année aux portes de l’école. Jean-François Albert, vice-président de la Confederacion Calandreta parle d’une « centaine de refus à Montpellier pour l’année en cours » et d’une vingtaine d’enfants qui « vont rester sur le carreau l’année prochaine à Carcassonne » où il dirige un établissement. Calandreta, una escola per doman (« une école pour demain »), chantaient les Fabulous trobadors en 1995. Vingt-deux ans plus tard, malgré le succès indéniable des « petites alouettes » (signification de calandretas), ces lendemains se racornissent au rythme de l’assèchement des aides publiques.

Adaptation de larges extraits de l’Article d’Emmanuel Riondé, Edité dans Médiacités, le 6 mars 2018 https://www.mediacites.fr/toulouse/enquete-toulouse/2018/03/06/lavenir-fragile-des-calandretas/